Etoudi Gedeon 21:06:00

Eric Chinje, le CEO de l'African Media Initiative et ancien porte-parole de la Banque mondiale sur les affaires africaines, explique pourquoi l'Afrique n'a pas de médias forts et puissants. Pour lui, les hommes d'affaires n'investissent pas dans les médias africains, parce que ceux-ci n'inspirent pas confiance.

A la suite des derniers attentats en France, des voix se sont élevées en Afrique pour s'insurger contre le fait que des attentats plus meurtriers sont commis sur le continent africains, mais ne sont pas médiatisés. N'y a-t-il pas lieu d'inciter les hommes d'affaires africains à investir dans des médias africains afin qu'on ait des médias africains suffisamment puissants pour diffuser l'information africaine en direction du monde ?

Nous travaillons dans ce sens avec les différentes autorités, notamment celles de l'Union africaine, la présidente de l'Ile Maurice, l'ancien président de la Tanzanie ou encore le président du Malawi. Il faut un engagement des dirigeants du continent, car ils doivent comprendre que le développement passe forcément par les médias, la diffusion des idées, la possibilité de critiquer les politiques en donnant d'autres perspectives qui aident tout le monde. Il faut les aider à comprendre que les médias ont aussi la responsabilité de soutenir les efforts de développement.

Il faut les amener à voir les médias comme des partenaires au développement. Regarder comment dans les pays développés, les médias traitent la question des migrations. Ils rendent compte de la réflexion menée sur cette question au moment où les gouvernements cherchent à développer des politiques adaptées. Ce sont les médias qui donnent des points de vue différents sur le sujet. Quand il s'agit des questions d'emploi par exemple c'est toute la presse qui donne un point de vue.

C'est ça qui informe les politiques adoptées par le gouvernement. En Afrique et au Cameroun en particulier, nous avons toutes sortes de crises : santé, éducation, énergie, etc. Mais où sont les médias ? Ils doivent dépasser les questions politiciennes pour poser les véritables problèmes de la vie quotidienne des gens.

Au Cameroun, il y a une crise de l'éducation. Si tous les médias se saisissaient de ce sujet, en donnant des points de vue différents, mais qui contribuent à renforcer la compréhension publique de la situation, je suis convaincu que les hommes politiques réagiraient, c'est-à-dire le parlement, le gouvernement, le président de la République, etc. Mais les médias passent le temps à critiquer ce qui est fait, au lieu de contribuer à développer les politiques adaptées à la situation. Du coup, les hommes d'affaires n'investissent pas dans les médias africains, parce que ceux-ci n'inspirent pas confiance.

En tout cas, moi je ne peux pas investir dans les médias, car je ne vois pas ce que je gagnerai. Les journaux qui ont atteint un certain niveau de confiance avec le public arrivent quand même à s'en sortir. Il faut cette confiance avec le public pour attirer les investisseurs. Il faut aussi former les journalistes, bien les payer, intégrer la technologie ; bref c'est tout un ensemble. J'ai une vue panoramique des médias africains, de l'Algérie à l'Afrique du Sud, de l'Egypte au Kenya. Je suis l'évolution dans les pays et j'ai fait un constat : dans les pays anglophones, les médias ont tendance à foncer avant de demander les soutiens ; mais dans les pays francophones c'est l'inverse, les médias demandent d'abord l'argent. C'est une petite différence, mais elle est fondamentale.

Dans une interview récente avec le journal sénégalais Le Soleil, vous avez déclaré qu'il existe aujourd'hui des fonds pouvant servir à un premier financement des médias africains. Alors, quels sont ces fonds destinés à la presse africaine ?

Je disais que l'organisation que je dirige, l'Initiative pour les médias africains (African Media Initiative), est en train de travailler avec des institutions pour mettre en place un fonds destiné au financement des médias africains. Mais, il existe des petites structures qui offrent des financements, par exemple le fonds spécial pour le développement des médias en Afrique Australe. Un fonds similaire existe en Afrique de l'Ouest offert par l'Open Society Institute for West Africa. Il y a aussi l'Open society Institute for Southern Africa. Ces petits fonds sont destinés à une sous-région précise. Nous voulons travailler avec les organismes dans un premier temps pour élargir ces fonds. Je suis également en discussion avec des gouvernements et la Banque africaine de développement. J'espère que d'ici quelques mois, on va lancer le fonds des médias. L'idée est d'accompagner la presse, car pour le moment, les entreprises de presse n'ont pas accès aux grands capitaux, ne sont pas considérées par les institutions financières comme étant fiables. Personne ne veut investir dans ces entreprises, du moins pas des sommes importantes.

Vous avez cité plusieurs fonds régionaux, mais aucun pour l'Afrique Centrale. Y a-t-il un problème particulier avec cette sous-région ?

Je ne connais pas de fonds destiné à l'Afrique Centrale. Cette partie du continent présente malheureusement un visage assez particulier. Le monde voit l'Afrique centrale comme une région compliquée. C'est ici qu'on parle le plus des problèmes de gouvernance, de prolongation des mandats présidentiels. Les gens ne veulent pas trop s'impliquer en Afrique centrale. C'est la réalité, et il faut le dire. On ne parle pas de 3ème mandat présidentiel en Afrique australe. Ça n'existe presque plus en Afrique de l'Est. Il y a une évolution en Afrique de l'Ouest. L'Afrique centrale est particulière...

Vous demandez aux patrons de presse d'avoir les moyens pour rémunérer leurs journalistes avant de se lancer dans une aventure éditoriale. Que faire de ceux qui ont déjà lancé des médias, mais qui n'ont pas les moyens de le faire ?

C'est précisément pour ceux-là que nous travaillons à mettre en place le fonds. J'espère que dans quelques mois, nous serons en mesure d'annoncer sa création.

Est-ce qu'il faut juste des capitaux pour rendre les entreprises de presse viables ?

Pas du tout. Ce n'est pas parce que ces fonds vont exister que n'importe qui pourra y avoir accès. Il y a des conditions. Par exemple, avoir des journalistes professionnels, une comptabilité saine et vérifiable, avoir du matériel. Les gens diront « nous ne pouvons pas avoir des machines si nous n'avons pas d'argent ».


L'une des solutions n'est-elle pas le respect des accords de Florence qui exonèrent de taxes plusieurs intrants de la presse écrite ?

Il revient à chaque gouvernement de prendre la décision. J'ai eu des discussions avec l'Union africaine. Avec Mme Zuma, la présidente de la commission, nous avons parlé de la nécessité de changer le niveau et la qualité du dialogue entre les médias et les gouvernants africains. Ça s'impose car, si les médias doivent changer, il faut repenser leurs relations avec le secteur public et avec le secteur privé.

Les gouvernements africains ont-ils intérêt qu'il y ait des médias forts et indépendants sur le continent ?

Il n'y aura jamais de modernisation de l'Afrique sans des médias forts. C'est inévitable. Il faut un certain niveau de collaboration entre les gouvernements qui énoncent des politiques et les médias qui critiquent ces politiques et informent sur ces politiques. Les médias doivent jouer un rôle d'éducation et d'information citoyenne.

Cette collaboration est-elle possible avec des dirigeants qui font tout pour s'éterniser au pouvoir ?

Les professionnels des médias doivent comprendre qu'ils n'existent pas par rapport aux gouvernements et qu'ils ne doivent pas se braquer contre ceux-ci. Ça n'a rien à voir. Les médias sont là pour informer les citoyens et rendre compte des situations de manière équilibrée. Les articles doivent présenter tous les aspects d'un problème. En Afrique centrale, quand j'entends les journalistes parler c'est comme s'ils sont en guerre permanente avec le gouvernement. C'est une conception fausse du rôle des médias. C'est un véritable problème. On doit changer la mentalité, la façon de voir, le niveau de réflexion. Les médias ne sont pas là pour décider qui doit diriger le pays ou pas. Ils ont pour rôle d'informer le citoyen afin que celui-ci puisse prendre ses responsabilités en décidant qui doit gouverner.

Propos recueillis par Beaugas-Orain Djoyum et Assongmo Necdem

Sources : Cameroonvoice Today!

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